Intervention de Ronan Dantec sur la proposition de résolution relative à la transition énergétique, présentée par MM. Jean-Claude GAUDIN, Ladislas PONIATOWSKI et les membres du groupe UMP

M. le Président, Monsieur le Ministre, Mes chers collègues,

C'est la deuxième fois que nous débattons de politique énergétique dans cet hémicycle depuis le début de l'année. Nous ne pouvons que nous en féliciter, il nous faut alimenter l'ambition du futur projet de loi sur la transition énergétique.

Je remercie donc doublement le groupe UMP, d'abord pour l'initiative de ce débat, mais aussi pour le moment de délassement que m'a offert cette proposition de résolution, car je vous avoue que sa lecture m'a quelque peu amusé.

Cela commençait plutôt bien, puisqu'on peut lire au début de l'exposé des motifs que les deux objectifs majeurs de la France doivent être de « réduire autant que possible notre dépendance aux énergies fossiles et de limiter nos rejets de gaz à effet de serre ». Les écologistes sont en accord avec ces exigences, même si elles ne doivent pas être les seules. Je trouve même qu'il y a de très beaux libellés, comme sur, je cite, ces « préoccupations environnementales qui vont croissantes », notamment les « déperditions d'hydrocarbures dans les écosystèmes ». Je dis bravo, j'ai juste une question, parce que ce n'est pas mentionné : est-ce que cela concerne aussi les déperditions liées à l'exploitation des gaz de schiste dans les sous-sols, qui font que dans certaines régions des Etats-Unis, même l'eau devient inflammable ? Je ne doute pas de recevoir des assurances sur ce point dans le débat qui va suivre.

Rien à dire donc sur ces objectifs énoncés dans un premier temps. Mais, après, je subodore quelques désaccords, certes minimes, mais qui interpellent un peu sur la manière de poser les additions.

Je vous pose cette question : les caisses de l'Etat sont-elles à ce point pleines que l'on pourrait se permettre le luxe d'investir massivement à la fois dans la prolongation du parc nucléaire actuel, ET dans la poursuite du programme EPR, ET dans la recherche sur les réacteurs de quatrième génération, ET dans l'efficacité énergétique, ET dans le développement de filières renouvelables ?! L'UMP n'est généralement pas en reste pour montrer du doigt la situation des comptes publics, d'où vient soudainement cette manne quasi-illimitée ? Je me réjouis presque de cette capacité à se dégager de l'adage souvent frustrant pour les élus « Gouverner, c'est choisir », mais je crains malgré tout qu'il faille réduire l'addition finale.

Parlons d'abord de « cette filière scientifique et industrielle d'excellence » que serait le nucléaire. Il y a déjà deux ans, les travaux de la commission d'enquête sénatoriale sur le coût réel de l'électricité nous ont un peu éclairés. Ils nous ont permis d'entendre de nombreux acteurs de l'énergie et de nuancer fortement certaines « vérités » assénées depuis plusieurs décennies sur les coûts passés et futurs du nucléaire. Je m'étonne donc de retrouver quelques dogmes anciens dans cette proposition de résolution, comme si nos 5 mois de travaux ne nous avaient pas fait progresser dans nos analyses.

Vous appelez à la prolongation du parc nucléaire actuel. D'abord, nous n'avons aucune garantie sur le fait que l'Autorité de Sûreté Nucléaire autorisera la prolongation de la durée d'exploitation des réacteurs, bien au contraire ! Son président Pierre-Franck Chevet a déclaré, il y a quelques jours, lors d'une audition à l'Assemblée nationale, que « la prolongation des réacteurs nucléaires au-delà de 40 ans n'est pas acquise au regard des objectifs majeurs de sûreté». Il a également souligné que le coût du grand carénage annoncé à 55 milliards d'euros était revu à la hausse ! D'autres évoquent aujourd'hui des chiffres à plus de 100 milliards d'euros.

Vous demandez donc le remplacement partiel du parc actuel par des EPR. Mais nous voyons bien aujourd'hui que le prix de revient du mégawattheure (MWh) d'origine EPR ne sera jamais compétitif. Les plans financiers de la centrale d'Hinkley Point en Grande-Bretagne le confirment : le MWh est vendu à plus de 100 euros contre, par exemple, 80 euros pour le MWh d'origine éolienne produit aujourd'hui. Donc vous remplacez du déjà cher par du encore plus cher.

Il est alors paradoxal que cette proposition de résolution en reste à une vision non critique de ce célèbre conte sur la fée électricité bon marché, alors que le MWh est vendu sous son prix réel, comme l'avait clairement montré le rapport de la commission d'enquête.

Il est temps de ranger le livre de contes, pour sortir un livre de comptes, sur ce choix énergétique qui a affaibli la France, et de réorienter massivement les investissements sur les filières renouvelables, point sur lequel je vous ai trouvés plus timorés. Les chiffres de la Fédération européenne des producteurs d'électricité de 2012 montrent bien que le nucléaire se marginalise en Europe, même au-delà de l'exemple allemand : 250 milliards d'euros d'investissements prévus dans les filières renouvelables d'ici 2020, contre 16 milliards pour le nucléaire. Ce sont des chiffres qui nous ont été fournis à Bruxelles par les responsables d'Eurelectric, qui ne sont pas vraiment de gentils écolos barbus.

Vous dites qu'à part l'hydroélectricité - qu'il faut conforter, nous en sommes d'accord- les filières renouvelables sont des technologies « encore peu matures ». Mais, comme je le disais, l'éolien terrestre est déjà beaucoup moins cher que l'EPR ! Et le photovoltaïque est en passe de le devenir. Dans une interview récente, le PDG de GDF Suez Gérard Mestrallet, pas non plus un écolo barbu, indiquait d'ailleurs que le photovoltaïque était déjà compétitif au sud de la Méditerranée, et qu'il le serait partout en Europe dans dix ans.

Et la compétitivité des filières renouvelables sera encore renforcée par le développement des technologies de stockage, qui est également une réponse à leur caractère intermittent. Notons l'immense potentiel de la filière hydrogène sur ce point, avec l'application « Power to gas ». Si nous avons une priorité de recherche industrielle, c'est donc bien sur le stockage, et probablement pas dans la réinvention permanente et nostalgique du « surgénérateur » à sodium liquide, version post-Creys-Malville, monstre technologique plus avide de milliards que le Moloch de Metropolis engloutissant les travailleurs.

Ces technologies sont donc matures, et elles peuvent dès aujourd'hui positionner la France comme leader mondial, si nous nous en donnons les moyens. Nous avons une immense opportunité de développer de véritables « filières industrielles d'excellence », créatrices d'emploi et permettant de remplir nos objectifs climatiques. Mais cela n'arrivera pas tant que nous gaspillerons nos milliards dans des filières nucléaires sans avenir, un peu comme une armée mal engagée dans une bataille qui préfère sacrifier ses troupes dans une dernière charge, là où la victoire passe par un repli en bon ordre et un redéploiement des forces.

Les écologistes restent très attachés aux grands objectifs fixés par le Président de la République, à savoir le facteur 4 d'ici 2050, donc la réduction de la part du nucléaire à 50 % dans le  d'ici 2025 ; la réduction de la consommation finale d'énergie de 50 % d'ici 2050, et de la consommation de fossiles de 30 % d'ici 2030. Cette future loi doit déboucher sur un scenario crédible et, si vous lisez attentivement la presse politique, vous noterez d'ailleurs l'attention que portent aujourd'hui les écologistes à son élaboration.

Malgré toute ma sympathie pour les histoires drôles et enchanteresses, qui font rêver sur un futur merveilleux, je suis désolé de devoir vous ramener sur Terre. La fée électricité n'a plus de baguette magique, elle a un crayon pour faire des additions de coûts et, pour vous rappeler le monde réel, le groupe écologiste est donc dans l'obligation de voter contre cette proposition de résolution.