La revue parlementaire L'Hémicycle a réuni pour un débat sur les défis de la transition énergétique le sénateur écologiste Ronan Dantec (EELV, Loire-Atlantique), vice-président de la Commission du développement durable, des infrastructures, de l'équipement et de l'aménagement du territoire, et Dominique Maillard, président du directoire de RTE. Voici leurs réponses. (en ligne ici)

L'Hémicycle : Quels sont les principaux défis de la transition énergétique pour RTE ? Quel rôle l'entreprise peut-elle jouer ?

Dominique Maillard : RTE est confronté à un défi : du côté de la demande, nous sommes dans des perspectives de stabilisation - dans certains cas, de régression - de la consommation, mais du côté de l'offre, plus la transition énergétique sera importante, et plus il y aura une modification de la géographie de l'offre. L'un des paradoxes qu'il faut expliquer à nos concitoyens, c'est que même si l'évolution de la demande stagne, on a besoin de renforcer le réseau pour s'adapter à cette nouvelle donne. RTE ne définit pas la politique énergétique, son rôle est d'être au rendez-vous des décisions qui seront prises par l'ensemble des grands acteurs, qu'ils soient français ou européens, car le réseau est interconnecté.

Ronan Dantec : La majorité socialiste et écologiste est déterminée à faire la transition énergétique. Je suis ravi de cet échange, car nous sommes dans un moment où l'importance et la complexité de la situation nous obligent : les défis sont nombreux. La société française est déstabilisée sur les questions énergétiques. À service constant (en intégrant la part du chauffage électrique), la facture d'un ménage français en électricité est supérieure à la moyenne européenne. La Commission de régulation de l'énergie (CRE) nous dit qu'il faudrait augmenter de 25 à 30 % le prix de l'électricité. On pourrait donc en conclure que nos grands choix dans le domaine électrique des années 1960-1970 sont plutôt un handicap, un appauvrissement français.

D.M. : Je ne partage pas l'analyse selon laquelle le choix industriel du nucléaire ait amené notre pays à de telles déconvenues. Selon la Cour des comptes, le prix de l'électricité se trouve sensiblement plus bas qu'un certain nombre de pays...

R.D. : Nous sommes là pour nous mettre d'accord ! Ce que dit la Cour des comptes, c'est ce que les ménages français payent plus cher à service constant. Selon Eurostat, les dépenses de consommation d'électricité en 2005 sont en moyenne de 852 euros en France contre 438 euros pour la moyenne européenne. Le choix du « tout nucléaire » nous a fragilisés économiquement. Nous pouvons perdre notre leader mondial, qui s'égare dans l'aventure de l'EPR. L'Europe a fait le choix massif du renouvelable, les projections sont de 250 milliards d'investissement dans le renouvelable en Europe dans les dix prochaines années, et 16 milliards dans le nucléaire : cela veut dire que nous sommes hors-jeu pour l'un des principaux secteurs industriels et de production d'emploi en Europe : une fragilité française spécifique et majeure. Le contrat que François Hollande a passé avec les Français pour réduire la part du nucléaire à 50 % à horizon 2025 est un vrai contrat politique. Nous devons aujourd'hui trouver un système qui permette cette transition. C'est en ce sens que nous avons besoin de discuter. Je suis écologiste, mais l'échange que nous avons avec les grands opérateurs énergétiques, sans lesquels nous ne pourrons rien faire, est primordial. Nous sommes, il faut le rappeler, dans un système qui est d'une extrême complexité, notamment du fait de l'interconnexion des réseaux...

« IL N'Y A PAS DE SOLUTION UNIQUE OU DE SOLUTION MIRACLE »

D.M. : La complexité est l'une des caractéristiques de notre monde moderne, les défis sont à relever collectivement. Il faut faire au préalable un travail d'explication avant d'affronter cette complexité. Tout était plus simple quand il y avait un opérateur unique dans chaque pays, qui plus est entreprise publique. Aujourd'hui, dans le cadre de la construction de l'Europe, cette complexité est une réalité, mais il faut l'aborder positivement. L'interconnexion avec les réseaux voisins est perçue de manière ambivalente : certains pensent qu'elle est positive, parce qu'elle permet d'optimiser nos capacités. Je rappelle que nous avons connu récemment en Europe un problème de froid qui a amené à la France à importer 9 000 mégawatts des pays voisins. Si nous avions vécu en autarcie, il aurait fallu trouver les moyens de produire sur le territoire ces 9 000 mégawatts, et cela n'aurait finalement servi que quelques heures par an. Toute médaille a son revers : je rappelle aussi que le dernier grand incident de fonctionnement des réseaux européens, en novembre 2006, était lié à une erreur de manoeuvre chez nos voisins allemands. Le problème s'est propagé ensuite dans l'ensemble de l'Europe de l'Ouest, jusqu'en Afrique du Nord. Il peut exister des inconvénients à l'interconnexion. Il convient - et c'est le rôle des opérateurs de réseaux de transport - de pouvoir minimiser ces risques et, au contraire, de s'attacher à utiliser pleinement ces ressources. Autre inconvénient de l'interconnexion : la mise en commun des difficultés. M. Dantec évoquait des dysfonctionnements, et je partage entièrement son analyse. Le fait d'avoir des prix négatifs sur le marché est un dysfonctionnement majeur qu'il faut évidemment corriger. On ne peut travailler qu'avec des hypothèses qui donnent des contresignes à l'ensemble des acteurs. Le diagnostic de la complexité, je le partage.

L'Hémicycle : À propos du renforcement des interconnexions, comment en voyez-vous l'évolution dans les années à venir ?

D.M. : Je pense que c'est une impérieuse nécessité. La véritable alternative est le développement de procédés de stockage ; et plus ils seront diffus, mieux cela sera puisque l'un des défis que pose aux opérateurs l'insertion des énergies renouvelables dans le système électrique, c'est leur intermittence. Ce n'est ni un défaut, ni une qualité, mais une caractéristique. C'est ainsi.

R.D. : C'est plutôt un défaut...

D.M. : Non, c'est une caractéristique, au même titre que la consommation d'électricité est plus forte le jour que la nuit. Cette caractéristique, on peut la traiter de plusieurs manières : tout ce qu'on traduit dans la dénomination « réseaux intelligents », et qui permet une adaptation de la production à la consommation. Pour y parvenir, il y a le développement des technologies de stockage, qui permet d'utiliser l'énergie seulement quand on en a besoin ; il y a le développement des réseaux de distribution et des réseaux de transports : plus la zone d'achalandise est vaste, plus il sera facile de trouver un endroit où cette électricité sera consommée. Selon moi, ces interconnexions sont un vecteur très important aujourd'hui de solidarité, mais aussi d'optimisation des moyens de production.

R.D. : L'interconnexion, c'est l'avenir européen. C'est même un peu plus que l'avenir européen, puisque la question de la capacité de production d'énergie renouvelable d'un pays comme le Maroc, par exemple, fait partie des solutions. Il n'y a pas qu'une réponse mais plusieurs. Il faut tout faire à la fois ! Si l'on ne fait que renforcer l'interconnexion, dans le système européen qui est déjà déstabilisé, cela ne va pas marcher ! On va se retrouver avec de l'éolien amorti, des vieux moulins à vent qui ont 15 ans d'âge dans le nord de l'Europe qui, comme les vieilles centrales thermiques, tournent toujours. Et à un centime d'euro, on vend ! Si l'on rajoute de l'interconnexion, cette énergie qui ne vaut rien restera prioritaire, et va encore plus déstabiliser les mécanismes de capacités. On me dit que les grands projets de STEP suisses n'arrivent plus à se monter parce qu'ils n'ont pas assez de visibilité sur le prix de vente. Ne faire que renforcer l'interconnexion ne marchera pas, il faut absolument revenir à une véritable planification, en premier lieu pour renforcer le modèle économique du développement des productions d'énergie renouvelable. Je préside le groupe de travail gouvernance du Grand Débat sur la transition énergétique, et je constate que nous ne sommes pas encore sortis du stade de la posture, notamment chez EDF. Je ne vais pas demander à Dominique Maillard de commenter l'attitude d'EDF, mais je dois constater que l'opérateur historique n'a pas encore tout à fait accepté la décision politique. On a besoin d'un opérateur historique - dans lequel l'État est majoritaire - qui accepte totalement la décision politique : réduction de 75 à 50 % de la part du nucléaire dans la production énergétique à l'horizon 2025. Le débat n'est pas de savoir si on doit le faire, mais comment le faire. L'opérateur historique - y compris ses syndicats - n'a pas encore accepté la décision politique : on l'a bien vu avec leur combat d'arrière- garde sur la fermeture de Fessenheim, qui sert finalement à ralentir les autres fermetures de centrales. Pour parvenir à cette réduction de 25 %, il faudra pourtant fermer de nombreuses centrales. Tant que la décision politique ne sera pas acceptée, l'opérateur ne travaillera pas sur le modèle global, et j'aimerais qu'il le fasse.

L'Hémicycle : Qu'appelez-vous une « vraie planification » ?

R.D. : Nous sommes, avec Dominique Maillard, sur le point de nous mettre d'accord sur le fait de dire que l'on ne va pas augmenter la consommation. C'est l'idée d'une stabilisation qui est en train de se préciser, lors de ce Grand Débat. Si nous sommes dans ce cas, cela commence à être plus simple : pour atteindre l'objectif de réduction du nucléaire, il faudra trouver 25 % dans le renouvelable. Il faudra se montrer très précis, échafauder un système de transition complet. Dans cette visée, la question du stockage est absolument essentielle. Je suis assez optimiste sur ce point. Nous avons besoin d'un prix plancher, et c'est le stockage qui le fournit. On réglerait au moins la question économique, qui déstabilise tout le système.

L'Hémicycle : Comment envisager cette planification, quand la loi n'est pas encore votée...

R.D. : Mais l'objectif, lui, est connu ! Encore une fois, le débat n'est pas de savoir si on doit réduire de 25 % la part du nucléaire, mais comment le faire. Le débat sur l'objectif se déroulait lors du second tour de l'élection présidentielle, et il a été tranché. La France prend du retard, et ceux qui se trompent de combat, qui fragilisent l'économie française, en prennent la responsabilité.

D.M. : Nous parlions tout à l'heure de complexité. Lorsque la question est complexe, les réponses sont diverses. S'il y avait une solution miracle... Je rejoins M. Dantec pour dire qu'il n'y a pas de solution unique. Quand je vantais les mérites de l'interconnexion, c'était sans méconnaître le fait qu'il faudra aussi développer le recours au stockage, qu'il faudra penser à tout ce qui concerne l'effacement (l'action sur la demande), mais il faudra qu'il y ait un système global. Le risque, c'est que certaines des composantes de ce système ne puissent pas être au rendez-vous, notamment les lignes électriques. En 2011, en une année, l'Italie, a mis en service 9 000 mégawatts de panneaux photovoltaïques. C'est donc faisable ! Il faudra aussi développer une capacité d'effacement : des opérateurs sont présents sur ce marché en France. Ils considèrent que trois ans sont nécessaires pour constituer un portefeuille d'effacement de 3 000 mégawatts. Il y a également la possibilité de construire des cycles combinés à gaz, même si les candidats sont rares... Savez-vous combien de temps il nous a fallu pour construire la ligne 400 000 volts de Normandie ? Dix ans ! Et cette ligne a une capacité de 2 000 mégawatts. Je ne vais pas vous dire combien de temps il a fallu pour faire France-Espagne... Aujourd'hui, le vrai risque, c'est que le développement des réseaux, qui est une composante mais pas la seule, ne puisse pas être au rendez- vous du développement. Nos voisins allemands ont développé plus vite qu'ils ne l'imaginaient des systèmes de substitution au nucléaire, ils sont aujourd'hui exportateurs d'électricité. Il n'y a pas de déficit de production d'électricité en Allemagne, en revanche, il y a un déficit de kilomètres de lignes... Décidez ce que vous jugerez le mieux pour le mix électrique, mais n'oubliez pas l'intendance ! L'intendance, c'est les réseaux, le stockage, l'effacement, etc. Aujourd'hui, même si c'est long, même si c'est difficile, il est plus facile de développer des capacités de production d'énergie renouvelable que les conditions de raccordement et de renforcement du réseau, qui sont indispensables pour leur valorisation.