Cher Monsieur,
Je ne souhaitais pas répondre à votre précédent billet mais votre écho dans Charlie ne me laisse guère le choix, tant il est chargé de violence verbale contre EELV, et en particulier à mon encontre. Je ne le souhaitais pas car répondre pourrait brouiller un autre message : l’admiration profonde que je nourris pour ceux qui maintiennent la vigueur de leurs plumes et de leurs crayons même quand ils se savent menacés. Je veux donc réaffirmer tout d’abord mon profond respect pour le courage permanent de l’équipe de Charlie.

Mais, vous le reconnaitrez sans nul doute, il faut aussi savoir se dresser contre les postures faciles et les excommunications à la va-vite.

Les intentions qui me sont prêtées dans cet écho au vitriol sont totalement infondées et je les déments fermement. Il y a d’ailleurs dès le départ une contradiction évidente que l’auteur, dont on a bien compris qu’il voyait tout cela de très loin, ne s’est guère embarrassé à démêler. Mais pourquoi aurais-je passé autant de temps et d’énergie avant et après le résultat de la consultation sur un aéroport de Notre-Dame-des-Landes, à souligner qu’elle ne légitimait pas le projet (Libération, RTL, Télénantes le soir de la consultation, tous les médias locaux, au point d’être aussi une des têtes de turc des pro-aéroports sur les réseaux sociaux) pour, quelques jours après, arrêter la lutte pour une poignée de cacahuètes ? La question n’a pas, semble-t-il, effleuré le journaliste. Si les intentions qui me sont prêtées étaient vraies, j’aurais mieux fait, comme d’autres, de solennellement reconnaître le résultat, de dire ma tristesse et mon respect de la démocratie, et le tour était joué !

Ce n’était pas mon choix tant ma colère reste grande sur la transformation par Manuel Valls de cette consultation en tentative de relégitimitation d’un projet indéfendable. Avancer aussi l’hypothèse, au risque d’un populisme atterrant, que je penserais d’abord à un accord électoral en Loire-Atlantique est même risible après l’échange extrêmement tendu que j’ai pu avoir en mars avec Manuel Valls au lendemain de l’annonce des modalités de la consultation (voir ici). Je vous propose, Mr Nicolino, de le visionner pour prendre la mesure de notre complicité politique ! Embarqué dans une croisade anti-EELV dont je serai curieux de connaître les ressorts, notre chroniqueur acrimonieux ne semble pas accepter un fait déjà ancien, sur le rôle des élus EELV pour porter, avec d’autres, la parole dans cette lutte, notamment au niveau national. Nous ne cherchons pas à l’accaparer, mais quand les journalistes nous appellent, nous leur répondons.

Cela nous donne aussi comme responsabilité de bien mesurer où en sont les acteurs de terrain qui portent historiquement cette lutte, notamment les paysans et leurs syndicats, qui continuent aujourd’hui comme hier à avoir notre soutien dans les choix qu’ils font pour la suite de la mobilisation. C’est de là que semble être partie cette incompréhension, pour ne pas dire ces ragots. Oui, j’ai passé mon samedi 9 juillet à NDDL à voir nombre d’acteurs, pour discuter de la suite, et aborder avec eux, sans tabous, toutes les hypothèses, y compris pour dissiper certaines rumeurs préexistantes sur l’attitude à venir de certains acteurs. « Un certain » chroniqueur ne s’est pas, semble-t-il, senti obligé d’en faire autant ! En quinze ans et des centaines d’interventions publiques sur le dossier NDDL, vous ne trouverez donc pas de propos de ma part fragilisant ce mouvement que je trouve exceptionnel sur bien des plans, notamment sur la capacité d’expertise citoyenne qu’il a générée. J’ai affirmé au lendemain de la consultation en Loire-Atlantique (cf. interview dans Libération du 27/06/16), que le refus du gouvernement d’en faire un véritable moment démocratique se concluait sur « deux camps encore plus mobilisés ». On peut difficilement faire plus clair. J’ai effectivement vérifié lors de la journée de mobilisation du 9 juillet dernier à NDDL, en rencontrant nombre de responsables associatifs et syndicaux que cette détermination était intacte, et la manifestation début octobre permettra de le vérifier à nouveau. Je l’ai fait en évoquant toutes les hypothèses possibles, ce qui ne veut pas dire que je les faisais miennes (c’est là que votre papier tourne au procès d’intention sur fond d’anti-EELV primaire). C’est donc bien cette détermination que j’ai pu ainsi mesurer, que je rappelle à ces interlocuteurs parisiens que je rencontre forcément (j’ai quand même beaucoup ri de l’évocation du repas à l’Elysée du 11 juillet où nous étions 300 pour accueillir le président sud-africain ; selon vous, avoir ses « entrées » signifierait donc juste être membre du groupe d’amitiés France-Afrique du Sud !). Et il n’y a pas aujourd’hui de ma part de négociation d’abandon de la lutte en rase campagne, que les choses soient ici bien claires. Seuls les pro-aéroports ont intérêt à faire courir ce genre de rumeurs.

A propos d’EELV, et ne vous en déplaise, notre action ne se limite pas aux interventions publiques. C’est d’ailleurs pour cela que je suis en colère contre cet écho peu responsable. Être brocardé par un distributeur auto-proclamé des bons et mauvais points de la lutte n’est pas d’une très grande importance, mais distiller l’idée que le mouvement se fractionne est plus fâcheux. J’en viens donc à me demander si cette lutte ne vous embête pas un peu, car ses principaux animateurs ont théorisé la complémentarité de l’action, y compris entre des militants aux cultures antagonistes. Contre tous les tenants des combats simplistes, avec les bons et les méchants, elle assume la complexité, y compris en intégrant donc, comble de l’horreur, d’affreux réformistes, des élus locaux en ménage ici et là avec d’encore plus horribles socialistes, ce qui est le comble de l’immoralité pour certains prédicateurs de la pureté des luttes !

Il me semblait pourtant, cher Monsieur Nicolino, que nous partagions un même sentiment sur l’enjeu de cette mobilisation, qui marque l’opposition entre deux visions, celle qui intègre la finitude de la planète comme une exigence s’imposant à toute action publique, face à celle, encore dominante, où s’insérer dans la compétition libérale, y compris entre territoires, reste une priorité inéluctable des choix politiques. Ces deux lectures du monde s’entrechoquent à NDDL, mais pour autant elles ne disent pas l’uniformité des deux camps, bien au contraire. La grande force des animateurs historiques de cette lutte a ainsi toujours été de conserver cette diversité des acteurs, chacun venant avec ses propres convictions et cultures militantes ... y compris celles s’inscrivant dans le champ politique du compromis. Ainsi, même si vous ne portez de toute évidence pas EELV dans votre cœur, vous ne pouvez ignorer l’importance qu’ont eu les accords municipaux PS / EELV de Nantes et de Rennes pour obtenir, au printemps 2014, l’engagement du gouvernement à attendre les résultats des recours juridiques en cours avant tous travaux, accords politiques dont le respect reste plus que jamais ma priorité sur ce dossier, champ d’intervention où je suis probablement et humblement le plus utile.

Cette lutte est donc complexe, en tension, sujette aux rumeurs, aux mauvaises interprétations, chaque phrase mal prononcée peut donner lieu à des réactions en chaîne. Mais si nous brisons la capacité de cette lutte à marier des formes d’action d’essences différentes, voire antagonistes, alors cette mobilisation magnifique sera perdue.

J’assume aussi très profondément mes prises de position pour une recherche de solutions. La non-violence n’est pas une posture théorique, une facilité pour s’en laver les mains si les choses dérapent ; c’est bien chercher, de là où on est, à recréer un dialogue, y compris au cœur de la tension. C’est ce que j’ai toujours fait sur ce dossier, appelant sur place à l’arrêt de l’opération César, ou définissant au conseil national de la transition écologique (CNTE) ou dans la presse (cf. Presse Océan du 27 février 2016) les conditions d’une consultation aux résultats acceptables par les uns et les autres, après que le président de la République ait annoncé, suite au drame de Sivens, que la consultation locale pouvait être une réponse pour trancher les situations de blocage. Ma colère est grande car je pense effectivement qu’une consultation bien préparée, avec les expertises indépendantes manquantes, le bon périmètre et l’égalité des moyens, aurait été une vraie démarche non violente, une vraie solution, que Manuel Valls a donc sabordée.

Je n’ai pas à ce stade une idée de la manière d’éviter un affrontement qui pourrait être tragique, car on ne parle pas ici de risque statistique, mais de militants réels qu’on connaît, de jeunes qui peuvent être issus de nos familles. Je suis juste convaincu, dans cette période de surenchère dans les coups de menton et de retour plausible de la droite au pouvoir, que ce risque est bien réel. Il est donc de notre responsabilité de chercher à éviter tout nouveau drame sans pour autant abandonner une lutte légitime. Quitte donc à me retrouver brocardé par certains, au risque de phrases mal comprises, d’hypothèses posées et mal interprétées, je continuerai ce dialogue avec tous les acteurs ...

C’est probablement plus risqué que de se contenter de slogans de postures, ça mérite sans nul doute d’être brûlé en place publique par les gardiens de la cause, mais il faut savoir, sans honte, tenir son fil.